"- Pater noster, qui es in caelis,
sanctificetur nomen tuum;
adveniat regnum tuum;
fiat voluntas tua sicut in caelo et in terra.
Panem nostrum quotidianum da nobis hodie;
et dimitte nobis debita nostra,
sicut et nos dimittimus debitoribus nostris. Et ne nos inducas in tentationem,
sed libera nos a malo.
Et ce fut la libération. Le amen salvateur. Celui qui conclut chacune de ces prières. Non je ne déteste pas ça. Je trouve ça juste ridicule. Dieu ne nous jugera pas sur le nombre de prières quotidiennes que nous avons fait toute notre vie. Mais sur nos actes, sur la pureté de notre coeur.
Je me relève. Mes genoux craquent. La cellule qui me servait de chambre était exigüe. Si on était claustro... C'était vraiment pas de chance pour vous. Je me souviens que chaque soir, je prenais ma plume. Et j'écrivais. Des essais. Le regard désabusé que je pouvais porter sur la civilisation. Ou la vie d'une de mes créatures..."
Pourquoi ce souvenait-elle de ça? Ah oui. La douleur. Recopier des manuscrits. Etudier des textes anciens. Mais jamais de récit moderne. Non. Ils pourraient influencer son âme. Elle eut un petit rire. C'est la douleur à sa main gauche, blessée, qui était à l'origine de cette reminiscence. Cette main qui avait tant souffert... Qui s'était tant retrouvée contre le mur...
"Je lisais les livres soi-disant interdits. La littérature classique, par exemple. J'avais une amie. Une sorte de contact dans le monde extérieur. Voilà que je me crois prisonnière dans ce couvent isolé. Ce qui était le cas. Cependant, je savais qu'au-delà de ces murs, il y avait la liberté. On me le disait souvent. Tous les mercredi, nous allions à la messe (tous les dimanches aussi, mais on s'en fout), avec les autres gens. C'était l'occasion pour mes compagnes d'infortune d'entretenir des relations sociales, de voir autre chose que les vieux manuscrits jaunis. J'étais de nature solitaire. Je ne voyais personne. Une rencontre changea ma vie. Un homme. Oui. J'avais 15 ans, cela faisait donc une décennie que je croupissais dans ce trou. Lui devait avoir atteint les 25 ans. Il s'appelait William. Je n'ai jamais retenu son nom. C'était une relation étrange. J'ai croisé son regard, au détour d'une rue. Alors que je rentrais au couvent. Le pas pressé. Lui sortait du commissariat. Il était lieutenant de police. J'ai tout de suite été fascinée par l'aura de ce flic. Ce port altier, cette nonchalence pleinement assumée, cette assurance déconcertante dans un regard gris...
Mais ce n'était qu'un regard. Il s'évanouit rapidement. Je le sentais fixé sur mon dos, tandis que je me hâtais...
Vous me diriez, et vous auriez raison, bien sûr. Pourquoi ce type? C'est normal de regarder quelqu'un, dans la rue, ce n'est pas pour ça que ça va changer votre vie. Oui, mais...
Oui, mais le mercredi qui suivit, il me retrouva près du confessional. Bien habillé, dans un costume taillé sur mesure. Beau. Tout simplement. A l'époque toute jeune, j'étais troublée (Luka, si tu lis ces quelques lignes... Ce type est... Enfin tu verras bien, ma belle. Je ne te trahirai pas et ne te mentirai pas : je n'ai rien fait de suspect avec lui). Je ne savais guère comment engager la conversation. J'étais comme une sorte d'Emma Bovary, plongée dans des romans à l'eau de rose. Voyez comme j'étais différente. Mais lui me sourit :
- Je m'appelle William Claremont. Je m'occupe du dossier sur la mort de vos parents...
Il me vouvoyait et ça me dérangeait. Secundo, il venait d'insinuer que mes parents n'étaient pas morts accidentellement. Je me mis sur mes gardes.
- Je ne vois pas de quoi vous voulez parler. Mes parents sont morts depuis longtemps. Et il n'y a jamais eu d'enquête.
Sans se départir de son sourire, il me répondit :
- Que savez de ce qui est dit et de ce qui est réellement fait, mademoiselle D'arcy?
J'étais ébranlée. Il connaissait mon nom... Et son arrogance apportait du piment à son personnage. Je n'aimais pas ce genre de personne.
- Je m'en tiens à la version officielle, plutôt que la version officieuse.
- Intéressant... Pourquoi?
- J'ai peur de réveiller l'eau qui dort...
- Vous avez raison, mademoiselle... Toute votre vie, alors, vous ne chercherez pas à comprendre? Vous resterez sur des faits établis. Alors qu'on vous ment, on vous spolie... La vérité ne vaut-elle pas de payer le prix le plus cher?
Là, j'aurais dû me tirer. Prendre poliment congé. Impossible. J'aurais dû le fuir. Mais c'était cette flamme dans son regard, qui m'enjoignait de rester. Il savait des choses.
Je jette un coup d'oeil inquiet à ma montre. Je devais être rentrée dans une vingtaine de minutes William sourit.
- Je vous ramènerai au couvent, n'ayez crainte.
Honte intégrale. Rougissement intempestif. J'avais l'impression de me retrouver devant mon Big Brother perso. Sans la moustache et l'air bonhomme.
- Ok, je vous écoute. Vous avez une cigarette?
Il n'eut pas l'air trop surpris de voir une nana de 15 ans demander une clope avant de rentrer dans son espèce de couvent.
Il fouilla dans sa poche, sortit un paquet froissé.
- Lucky, je n'ai que ça.
J'eus un sourire.
- Ca me va.
- Je vous offre un café?
- Si vous me montrez votre calibre et vos menottes (Jaina était déjà à moitié bizarre... even au couvent).
Là, il était ébranlé.
- Pardon?
- Pour faire gage de votre bonne foi, mon bon monsieur.
A son tour de rire.
- On va certainement bien s'entendre.
- Je ne demande que ça.
Il me montre sa plaque. Qui semble officielle.
- OK Columbo, je vous suis.
J'étais assise en face de lui. Café, clope. Génial.
- Qu'est-ce que vous pouvez me dire sur mes parents que j'ignore?
- D'après vous quelles sont les causes de leur mort?
La question à la con. J'avais 5 ans...
- Ma mère... Elle était tellement fragile... Elle allait souvent à l'hôpital... Et y restait.
- Et votre père?
Expression ironique.
- Mon père... Absent. toujours à Paris.Sans doute plus souvent à Clichy qu'au bureau. Il se défonçait tous les soirs. Ce salaud a laissé crever ma mère. Après, il s'est sans doute buté contre un mur, déchiré comme c'est pas permis...
William hocha la tête."
#Jaina s'arrête d'écrire un instant, frotte sa main endolorie. Elle soupire, allume une cigarette, regarde les quelques feuilles qu'elle a remplies de son écriture. Elle reste un moment vide, perdue dans ses réflexions... La croix suspendue autour de son cou, plus gothique que Franciscaine, la ramène à son sujet#
"- Désabusée, pour une jolie jeune fille comme vous...
- Restez enfermé une dizaine d'années dans un couvent. Au milieu des moniales. Avec une seule journée de sortie par semaine, à prier Dieu, qui reste sourd à la détresse. On ne lit que les Evangiles et les bulles du Pape. En français, latin, allemand, anglais... Flauvert, Austen, Doestoievski... D'illustres inconnus. Cette vie donne un sens au mot "frustration".
Il m'avait écoutée, attentif.
- Je revendique ma liberté, monsieur Clarement. Mes parents... Que leur est-il arrivé?
- Votre père... Etait le directeur de la branche scientifique française d'Umbrella corporation.
J'étais en train de tirer une taffe. Je posai la clope sur le cendar.
- Umbrella... Le monstre tentaculaire...
La métaphore n'avait rien de péjoratif, à l'époque... Le sourire de Clarement s'élargit.
- Vous n'avez même pas idée, ma belle...
De son sac, il sortit un maigre dossier. Il le posa devant moi.
- Voilà ce que j'ai réuni sur Umbrella et votre père... En dix ans.
- C'est tout?
Spontané. Il tira sur ma clope.
- Oui. On bloque les informations. On m'empêche de poursuivre.
Il se pencha vers moi.
- Votre père... A tenté de sauver votre mère. Elle souffrait d'une maladie orpheline, qui la détruisait de l'intérieur. Un long cancer généralisé.
- Et qu'a-t-il fait pour sauver ma mère? Il lui a offert une bouteille de bourbon?
- Francis D'arcy. Il a prit des risques. Il a mené des recherches. On l'a supprimé.
- Supprimé?
Le mot résonna un long moment dans mes oreilles. Ah le terrible euphémisme.
- Je n'en sais pas plus.Mais je continue. Et je vais traîner ces connards en justice. Je veux savoir pourquoi ils l'ont tué. Et quel genre de recherche il menait.
Je ne sus que dire. Si. Un question me brûle les lèvres. Pourquoi lui? Pourquoi avoir gâché dix ans de sa vie dans une enquête laborieuse? Je lui demande. Il s'apprête à me répondre. Il se ravise.
- Non, plus tard, je te dirais tout.
Le passage soudain du vouvoiement au tutoiement m'intrigua. Je fis l'impasse. Il me laissa examiner le dossier, mais ne permit pas que je le ramène. Personne ne devait être au courant. Ces informations, cependant, me paraissaient dérisoires. Dix ans pour dix pathétiques pages. Et ce que je lisais n'était guère intéressant. On y voyait des lignes de codes, 4 lettres qui s'enchainaient. J'apprendrai plus tard que c'était en fait une modélisation de l'ADN. Des schémas. Des annotations. Des mails.
William sortit de sa poche un billet et se leva.
- Demoiselle, il est temps. Je vous raccompagne. Nous nous reverrons chaque mercredi, si cela ne vous dérange pas.
- Pourquoi pas.
Réponse de nouveau spontanée. C'était rare chez moi. Ma troisième Lucky terminait de se consumer dans le cendar. Sagement. Au bout d'un instant, Williamsortit un paquet. Il me le tendit. Curieuse, je le gardai dans la main. Sans en déchirer le papier.
- Tu as quel âge?
Question étrange...
- Quinze, monsieur.
- Je pense que tu es assez mure pour te forger ta propre éducation...
Je ne compris pas de prime abord. Il me fit signe d'ouvrir.
C'était Jacques le Fataliste, de Diderot...
La vie continuait, au couvent.Mais avec quelques différences. Mon renouveau littéraire s'accompagnait d'une évolution intellectuelle. C'était un plaisir que de se plonger dans des romans anglais, dans les classiques russes et français, les romantiques, Chateaubriand, les lumières...Il me fallait être prudente, cependant. Je lisai rapidement et je dissimula les bouquins dans une alcôve de ma cellule. Je les rendais à William le dimanche. Et le mercredi, il me dégottait une nouvelle oeuvre.
Il me tenait au courant des avancements de son enquête. Malgré son quasi fanatisme pour cette croisade perdue d'avance, trois ans plus tard, il commençait à décrocher.
Je dois à cet homme ma fascination pour la rue...
A mon...."
#Elle s'interrompit. L'envie de caféine. Sans doute. Elle se leva, alla se chercher un café et se ralluma une clope...#